La splendide église du Val-de-Grâce est logée au cur d'un quartier de rues étroites qui s'ouvrent sur une belle place pavée, dans le cinquième arrondissement de Paris. Elle est toute blanche de sa belle pierre récemment nettoyée. Surmontée d'un dôme visible de loin, ornée d'une façade classique à double niveau de colonnes supportant un fronton triangulaire, et placée au centre d'une superbe cour d'honneur, elle est le plus bel ornement de l'hôpital militaire qui porte son nom. " Val-de-Grâce " : oui, certes, quand je pense à tout le bonheur que j'y reçois chaque fois que j'y pénètre pour assister à la messe chantée par le Chur grégorien de Paris, le dimanche à 9 heures.
L'intérieur de l'église offre au regard la même blancheur lumineuse que l'extérieur. En cette heure matinale, le silence, qui semble y être recueilli comme l'eau dans un vase, a quelque chose d'infiniment léger qui fait bondir le cur d'allégresse. L'ornementation est sobre, presque sévère dans son classicisme, mais adoucie par la rondeur du dôme et par la délicate fantaisie du dessin du pavement de marbre. Un baldaquin monumental, qui fait penser à celui de Saint-Pierre de Rome, apparaît ici comme une audace de l'âge baroque, qui se mêle harmonieusement au style classique de l'église. Ses immenses colonnes torses semblent sourire aux lignes droites et austères qui soutiennent le temple.
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La longue procession du chur fait son entrée. En cette fête de la Toussaint, les chantres entonnent la litanie des saints. D'emblée, tout est dit, et le Chur grégorien de Paris, par ce choix judicieux, nous fait entrer immédiatement dans le mystère de la fête célébrée. Nous sommes placés au cur de la communion des saints et nous entendons chanter le nom de ceux dont la longue lignée a fait de l'Eglise une division du Ciel, réponse profonde à la question somme toute naïve de Staline (" Le Vatican, combien de divisions ? "). Cette litanie vaut tous les commentaires, et introduit la liturgie mieux que ne saurait le faire le plus éloquent des prédicateurs. Quel sens juste de la pastorale !
Regardons les chantres. Ils portent une aube d'une blancheur franche, coupée avec soin, présentant de nombreux plis qui rappellent un peu la coule monastique, mais avec plus de sobriété. Chacun a laissé sa vie quotidienne au vestiaire et a revêtu l'habit de noce pour participer au banquet céleste et pour " déposer tout souci du monde afin de recevoir le Roi de toutes choses invisiblement escorté des churs angéliques " comme le dit si bien l'hymne des Chérubins de la liturgie orientale. Observons les gestes, d'une grande sobriété ; la simplicité de la démarche, parfaitement en harmonie avec la dignité de la célébration ; et la chorégraphie dépourvue de la moindre ostentation. Chaque geste est à sa place, et la façon dont par exemple les chantres se saluent deux par deux au moment de se séparer pour rejoindre leurs places respectives dans le chur - discrète évocation d'une habitude chère à Solesmes - ajoute une note de douceur et d'amour fraternel au cur de la liturgie solennelle. Solennelle, mais infiniment simple et humaine.
Il n'est pas nécessaire d'aller plus avant pour se convaincre, dès le début de la messe, de toutes les qualités du Chur grégorien de Paris. Avant même que de pouvoir faire un commentaire sur sa façon de chanter et de faire éclater les neumes, ce qui fonde son excellence est palpable. D'abord et avant tout un sens profond de la liturgie et de l'Eglise, une compréhension intime des mystères célébrés, un amour de la louange divine, une joie vécue de chanter la messe. On pense à la phrase célèbre de saint Irénée, mais citée en entier : " La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant ; la vie de l'homme, c'est la vision de Dieu ". Les chantres du Chur grégorien de Paris tels qu'on peut les observer en ce début de la messe sont vraiment tout à leur affaire. Ils ne constituent pas un ornement de l'action liturgique, ils en sont les humbles acteurs, assistant le célébrant de leurs chants et de leurs prières. Bel exemple de participatio actuosa !
Le chur entonne l'introït, puis le célébrant chante dans un latin parfaitement prononcé les paroles de la préparation pénitentielle, avec la noble simplicité de la " forme ordinaire " du rite romain et de l'ordo de Paul VI. Ensuite, en alternance avec les fidèles, deux chantres chantent le Kyrie et le Gloria de la messe IV. En cette heure matinale, les assistants sont relativement peu nombreux. C'est dommage, car la messe est célébrée de façon exemplaire, avec un mélange de solennité et de simplicité qui parle profondément au cur et à la raison. Pour un motif que j'ignore, cette messe n'est annoncée nulle part dans les horaires de messes du diocèse disponibles sur internet. Est-ce pour la cacher sous le boisseau ? Pourtant, on ne trouvera sans doute nulle part à Paris une messe aussi fidèle à l'esprit et à la forme voulus par le Concile Vatican II et aussi conforme au nouveau missel.
Le chant du graduel et celui de l'alléluia sont exécutés avec une légèreté qui tient du miracle. C'est le moment de dire tout le bien que nous pensons du travail musical du Chur grégorien de Paris. Il est vraiment étonnant. D'où vient cette réussite ? Avant tout de la fidélité au texte. Le chur proclame un texte qui, par la force intérieure des mots, devient musique, en sorte qu'il puisse être mieux écouté, être ouvert à une compréhension en profondeur de la Parole. Les mots sont déliés, les phrases s'ouvrent comme des figues fraîches qui découvrent la rougeur du fruit et sa pulpe savoureuse, puis les phrases s'enchaînent en prenant appui sur tout ce qui peut les faire bondir comme des gazelles lancées dans un galop léger et gracieux. Comme nous sommes loin de la note carrée, et comme nous sommes proches de ce que nous dit la Parole !
Pour réaliser ce miracle, le maître de chur donne des indications précises de la main, du regard, de tout le geste de sa personne. Le chantre n'a qu'à se laisser porter, qu'à suivre avec docilité le trait. Il a un instant l'illusion de chanter mieux qu'il ne l'a jamais fait, un peu comme le joueur de tennis qui a en face de soi un champion qui lui renvoie les balles avec vigueur.
Ce qui aide merveilleusement au chant est la façon dynamique avec laquelle le chur suit fidèlement les indications rythmiques données par les neumes. Il le fait avec intelligence et souplesse, considérant les neumes comme autant d'indications utiles qui facilitent la lecture et qui ramènent au texte, non comme autant de petits barrages qui paralyseraient l'expression en renvoyant à une lecture syllabique, à une espèce de mot à mot grégorien.
Enfin, la phrase latine est lue avec un élan, une tension, une fraîcheur dans l'expression qui permettent aux chantres de bondir avec allégresse sur les mots et de s'exprimer avec une joie retenue qui est pur bonheur.
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Le chur et les fidèles ont maintenant chanté le Credo. Puis, l'offertoire est accompagné du chant qui lui est propre. Ensuite, le prêtre entonne la préface, selon cette mélodie que Mozart aimait tant qu'il disait qu'il eût donné toute son uvre pour avoir eu le mérite de la composer. Après le Sanctus, le prêtre commence le chant du canon romain. La possibilité de chanter la prière eucharistique n'existait pas avant la réforme liturgique et elle en est un des bienfaits. Les moines de Solesmes en ont édité les mélodies. Extrêmement sobres, elles mettent en valeur la beauté et la densité du texte latin, et soulignent avec gravité la force des prières que le célébrant formule en son nom et au nom de toute l'assemblée. Quel mélange de solennité et de simplicité !
Pendant la consécration, les chantres, agenouillés, se prosternent profondément, face contre terre, joignant ainsi le geste aux dispositions du cur. Puis la célébration se poursuit avec majesté et humilité. Le chant du Pater et de l'Agnus Dei, ce dernier précédé du baiser de paix et de l'accolade fraternelle que se donnent les chantres, est repris par tous les fidèles. Le chant de la communion, qui en ce jour de la Toussaint est celui des Béatitudes, accompagne ceux qui viennent recevoir avec dévotion le pain eucharistique. Enfin, après le chant de l'oraison et la bénédiction, la procession quitte le chur par l'allée centrale en reprenant le chant de la litanie des saints, marquant ainsi l'unité de pensée de cette célébration. Celle-ci fut vraiment un avant-goût de la liturgie céleste, célébrant ici bas le mystère de la communion des saints.
Avant de quitter l'habit de chur pour reprendre la vie du monde, les chantres se retrouvent quelques minutes, placés en ordre de sortie le long des murs de la petite rotonde qui précède la sacristie, pour se saluer et recevoir les informations relatives aux prochaines liturgies. Ce moment chaleureux, à l'image de tout ce qui l'a précédé, conclut la célébration eucharistique.
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Lorsqu'on parle du Chur grégorien de Paris, c'est toujours avec un immense respect.
Il ne s'agit pas en effet d'une chorale ordinaire, mais d'un chur exceptionnel. Il se distingue de tous les autres par la profondeur de son engagement religieux (il est à l'origine de plusieurs vocations sacerdotales et religieuses), par le rayonnement et l'extraordinaire fécondité de son apostolat grégorien (il a fondé des chorales grégoriennes dans le monde entier, jusqu'en Corée), par le sérieux de son travail musical (qui se traduit notamment par un enseignement musical au Conservatoire de Paris, mais surtout par la qualité de sa direction musicale et par la pertinence de ses options interprétatives). Enfin et surtout, le Chur grégorien de Paris aime la divine liturgie. Il la chante avec la joie qui convient au message évangélique et avec un grand amour de l'Eglise.
Tous ceux qui aiment le chant grégorien admirent ce chur remarquable et se sentent redevables de son rayonnement.
François Fierens